Donald Trump et Robert Kennedy Jr. ont récemment mis en garde contre l’utilisation de l’acétaminophène durant la grossesse, avançant que ce médicament pourrait augmenter les risques d’autisme. Peu importe ce que l’on pense de cette affirmation, elle illustre un phénomène inquiétant : la politisation croissante de la science. Trop souvent, les débats scientifiques ne sont plus tranchés par les données, les méthodes et la rigueur, mais par des oppositions partisanes ou des animosités personnelles.
Les effets possibles de l’acétaminophène sur le développement fœtal font l’objet d’études depuis près d’une décennie. Certaines recherches, dont une récente de grande envergure, concluent à l’absence d’impact notable, d’autres à un risque légèrement accru de troubles neurodéveloppementaux ou alors de risque léger seulement en présence d’un autre facteur connexe. En 2021, ces travaux avaient même suscité suffisamment d’attention pour que le journal La Presse publie une mise en garde, citant des études scientifiques qui appelaient à la prudence. Autrement dit, nous sommes face à un champ de recherche sérieux, mais encore ouvert, où l’incertitude est partie intégrante du processus scientifique.
Pourtant, dans le débat public, cette nuance disparaît. Certains politiciens exploitent la question pour renforcer leur discours ou marquer des points contre leurs adversaires. Des journalistes reprennent les déclarations de figures publiques en simplifiant à outrance, alimentant une perception fausse que la science aurait « tranché » alors qu’elle est toujours en cours d’exploration. Même certaines organisations scientifiques se laissent parfois happer par le jeu politique, prenant position davantage par réaction à un camp qu’en fonction de l’état réel des connaissances.
C’est là le danger : transformer une hypothèse scientifique encore débattue en arme idéologique. Ce n’est pas la première fois. On l’a vu avec les vaccins, les OGM, le nucléaire, ou encore le changement climatique. Trop souvent, les positions publiques ne reflètent pas les incertitudes et les nuances du savoir, mais plutôt la volonté de s’opposer à un adversaire politique. Si Trump ou Kennedy défendent une idée, certains se sentiront obligés de la rejeter d’emblée, non pas sur la base des données disponibles, mais simplement parce qu’elle provient d’une figure honnie. À l’inverse, d’autres soutiendront aveuglément l’affirmation, non par conviction scientifique, mais par loyauté politique.
La science, lorsqu’elle devient un instrument dans cette guerre de tranchées, perd sa crédibilité et sa fonction sociale. Car la science n’a pas pour vocation de flatter les électeurs ou de servir de slogan, mais d’éclairer le réel, même lorsque les résultats sont incertains, décevants ou contraires à nos attentes idéologiques. En politique, l’ambiguïté est un handicap. En science, elle est une étape nécessaire.
Nous devrions accepter que certaines questions, comme l’effet potentiel de la prise d’acétaminophène pendant la grossesse, demeurent ouvertes et complexes. Le rôle des chercheurs est de continuer à investiguer, de produire des données solides, et d’admettre les limites de leurs travaux. Le rôle des médias et des responsables politiques devrait être d’informer honnêtement, de refléter cette incertitude et de résister à la tentation de trancher prématurément pour des gains partisans.
Trancher un débat scientifique au gré de l’opposition politique ne fait pas avancer la connaissance. Cela alimente la polarisation, la méfiance et le cynisme. Et au final, ce sont les citoyens, les parents, les patients et les familles qui en paient le prix, car ils se retrouvent privés d’une information claire, fiable et apolitique.
La science n’est pas parfaite, mais elle demeure notre meilleur outil pour comprendre le monde. Encore faut-il la laisser suivre son cours, au lieu de la transformer en champ de bataille idéologique.
Serge Cloutier
