Les manchettes occidentales ont accouru, haletantes, comme si Budapest venait de rejouer 1989 avec bande sonore symphonique, cierges démocratiques et petits sanglots de satisfaction eurocratique. On parle d’« aube nouvelle », de « retour à l’Europe », de « démocratie reconquise », presque d’une révolution. Calmons l’orchestre. Oui, Viktor Orbán a perdu. Oui, c’est un séisme. Mais non, ce n’est pas la prise du Palais d’Hiver par la gauche progressiste. C’est, au contraire, une alternance brutale à droite du centre, portée par un conservateur pro-européen issu de l’ancien régime lui-même.
Le fait politique le plus savoureux pour quiconque aime la politique comparée, surtout vue du Québec, est précisément celui que plusieurs commentateurs voudraient recouvrir d’un voile lyrique : la gauche hongroise n’a pas gagné; elle s’est pratiquement volatilisée. Le parti Tisza de Péter Magyar a remporté 138 sièges sur 199, donc une majorité des deux tiers. Le Fidesz d’Orbán tombe à 55 sièges. Et du côté des autres forces, la seule formation à franchir clairement le seuil national de 5 % est le parti nationaliste radical Mi Hazánk; la Coalition démocratique, elle, plafonne autour de 1,14 % dans les résultats listés, tandis que des médias hongrois parlent ouvertement d’un adieu du Momentum au Parlement. Autrement dit, la gauche parlementaire ne renverse pas Orbán : elle disparaît de l’équation.
Pour un lecteur québécois, il faut donc éviter la mauvaise analogie. Ce n’est pas QS qui aurait conquis l’État hongrois. Ce n’est même pas une union sacrée du centre gauche. C’est plutôt un ancien de la maison Orbán, Péter Magyar, qui a recyclé une partie du langage national, gardé un ton conservateur, promis de nettoyer la corruption, puis convaincu une masse d’électeurs que le système était pourri au point où seule une droite non orbaniste pouvait le déloger. Son parti, Tisza, est décrit comme conservateur et pro-européen. Le Fidesz demeure la grande force national-conservatrice illibérale. Mi Hazánk occupe l’espace plus radical encore. La vieille gauche, elle, sert surtout désormais de note de bas de page.
Le système électoral aide à comprendre la brutalité du résultat. La Hongrie élit 199 députés dans un système mixte à un seul tour : 106 dans des circonscriptions uninominales au pluralité simple, 93 sur des listes nationales. Les électeurs résidant en Hongrie ont deux votes, un pour leur candidat local et un pour une liste. Le seuil est de 5 % pour une liste de parti, 10 % pour une liste commune de deux partis et 15 % pour une coalition plus large. Ce n’est donc pas un régime proportionnel à la néerlandaise où chaque fragment idéologique trouve son strapontin. C’est un système qui récompense massivement la formation capable de cristalliser le vote utile. Cette fois, Tisza a aspiré presque tout l’oxygène de l’opposition.
Alors, qu’est-ce qui change réellement? Beaucoup, mais pas tout. Beaucoup, parce qu’avec 138 sièges, Magyar peut toucher à l’architecture institutionnelle qu’Orbán avait verrouillée depuis des années. Il promet des mesures anticorruption, davantage d’indépendance judiciaire, une réforme du paysage médiatique et un rapprochement avec Bruxelles afin de débloquer environ 17 milliards d’euros de fonds gelés. Sur le plan géopolitique, le ton envers l’Union européenne et l’Ukraine devrait s’assouplir, et la Hongrie d’Orbán cessera sans doute d’être ce bunker semi-russe logé au cœur de l’UE.
Mais tout ne change pas. Ceux qui s’imaginent une conversion subite de la Hongrie au progressisme Instagram vont encore être déçus. Même les portraits les plus favorables de Magyar rappellent son conservatisme, sa rhétorique nationaliste et sa prudence sur certains dossiers brûlants. Il ne remplace pas Orbán par Justin Trudeau; il remplace Orbán par une version plus fréquentable pour Bruxelles, plus propre sur l’état de droit, mais encore enracinée dans un imaginaire national hongrois et dans une politique plus à droite que ce que les éditorialistes du Plateau appellent spontanément le « centre ».
C’est là toute l’ironie. Les médias traditionnels occidentaux, qui ont parfois traité la Hongrie comme un laboratoire maudit de la réaction, veulent maintenant raconter sa sortie comme une fable consolante : le peuple se lève, l’autocrate tombe, l’Europe respire, le bien triomphe. Or la réalité est plus piquante, donc plus intéressante. Orbán a été battu, oui, mais par un adversaire venu de son propre univers politique, capable de parler à la fois au patriotisme hongrois, au dégoût de la corruption et à la lassitude devant seize ans de pouvoir. La morale de l’histoire n’est pas que la gauche avait raison; c’est qu’en Hongrie elle n’existe plus comme véhicule crédible du changement. Et cela, pour tous les amateurs de politique québécoise, devrait être la vraie nouvelle.


Pour un complément d'info très éclairant, entre autres, sur l'antipathie absolument pathologique des Hongrois envers les Ukrainiens : https://www.persuasion.community/p/can-the-new-government-change-the
"He met Hungary's electorate where they were—warts and all."
La politique est souvent voter pour le moins pire. LESSER OF EVIL.
faut aussi rappeler que la droite élue en Hongrie venait de la famille du Parti populaire européen (PPE) : le centre-droit pro-européen classique, institutionnel et pleinement respectable à l’échelle européenne; celui devant lequel plusieurs progressistes ne se bouchent pratiquement pas le nez. Bref, la « bonne droite » version red Tory canadienne : le genre de droite pour laquelle même Chantal Hébert voterait sans hésiter pour tourner la page Viktor Orbán.