Dans cet entretien houleux, Patrick Lagacé apparaît tel un prêtre de l’« intérêt public », brandissant son micro comme une arme divine, au nom d’un surmoi médiatique auto-proclamé. Sa prétention morale est flagrante : à chaque objection de Guillaume Lemay-Thivierge, Lagacé évacue toute dimension humaine pour rechigner sur les procédures et les faits techniques. Ainsi Lemay évoque ses souffrances (« ça m’a fait très mal, ce que tu m’as fait »), mais Lagacé récite le catéchisme du journaliste intouchable. Il argue qu’il n’a « rien fait de mal », qu’il a « fait son travail », citant l’intérêt public à l’envi comme s’il s’agissait d’un parchemin sacré. Quand Lemay lui rappelle son propre aveu « T’as dit, c’est d’intérêt public, il faut le faire » il feint la foi la plus candide : « Je te crois, je te reçois là-dedans… Donc oui, je te pardonne.» Ironie cruelle : le journaliste démiurge imagine que c’est la victime qui doit le traiter en pécheur repenti.
Cette scène est un miroir inversé de la dialectique bourreau‑victime. Selon la psychologie narrative, le « bourreau » use de sa force pour persécuter celui qu’il juge responsable de sa frustration. Ici, Lagacé s’arroge ce rôle, déversant sa pression sur Lemay. Et pourtant il adopte la posture de la victime : « Je suis venu pour te faire la paix… je ne suis pas en guerre avec toi», prétendant apaiser un conflit imaginaire, comme un pasteur bienveillant. Lemay, lui, joue l’archétype de l’artiste vulnérable mais compatissant. Il déclare « je te pardonne parce que j’ai été… dans une souffrance profonde», renversant la figure de l’offensé. Le couplet tragique est complet : le vrai martyr offre le pardon, tandis que l’agresseur se drape dans la dignité du mécréant intransigeant (« J’ai pas besoin de ton pardon », lâche Lagacé, comme s’il n’était pas responsable du carnage qu’il a provoqué).
Ce renversement n’est pas anecdotique. Il illustre un ressentiment vieux comme la morale populaire : l’incapacité à reconnaître ses torts conduit à blâmer l’autre et la société. Le ressentiment se nourrit ici de cette perception d’avoir « fait son devoir », de n’avoir fait que sa job, quand les conséquences humaines ont été drastiques. Nietzsche lui-même rappelait que la volonté de puissance peut s’exprimer négativement, « animée par le ressentiment, la haine… par la volonté de dégrader ». Lagacé, en bon soldat de l’élite médiatique, se voit comme garant de la vérité ; mais dès qu’on retourne le miroir, sa façade se lézarde. Son discours regorge d’éléments de justification de soi : il invoque ses « cadres, responsabilités professionnelles », son droit de poser des questions, toujours sur le mode autoritaire (« Tu m’as quand même posé des questions… c’est ça le but de l’entrevue ») mais il refuse d’admettre l’impact de son acte. Le ressentiment pousse à « une justification de soi » où la responsabilité est toujours projetée à l’extérieur.
Dans cette joute, Guillaume Lemay-Thivierge incarne l’enfant-roi devenu homme conférencier. Connu « depuis qu’il est enfant » sur les écrans, il avoue vivre aujourd’hui de ses anecdotes, de sa transparence et de ses « faiblesses » assumées. Or cet enfant chéri de la télé, cet éternel benjamin du showbiz, se découvre soudain traité en paria par l’ordre moral dominant. Il réplique avec la franchise qui l’a fait aimer : « Un micro, Patrick, c’est une arme… être un personnage public, c’est une responsabilité. » Pas d’excuses au ton mielleux ici, mais une sorte de psychanalyse provocatrice : il signifie au puissant qu’il s’est cru tout permis, comme un enfant-roi, et qu’il exige maintenant de l’écouter en homme. Sa volonté de monter sa propre « plateforme télévisuelle québécoise », défiant le monopole des grands médias, n’est pas anodine : c’est le cri d’un individu qui refuse le carcan des élites culturelles et veut imposer sa volonté de puissance créatrice face à celles qui l’ont cadenassé. On peut définir cette force motrice comme une pulsion essentielle visant l’accroissement du pouvoir qu’il soit constructif ou, comme ici, souterrainement nourri par du ressentiment.
Ce duel révèle surtout la déliquescence du débat public québécois. Au lieu d’un échange raisonné sur les valeurs ou les faits, on assiste à un monologue de sourds. Lagacé réduit un drame humain à un épisode technique (la pizzeria, le passeport vaccinal) en espérant anesthésier les conséquences sociales. Lemay tente d’ouvrir la discussion (« une société doit être capable de débattre »), mais il est accueilli par de l’auto-justification figée. Les deux protagonistes illustrent ce que les spécialistes appellent un dialogue de sourds : chacun campe sur ses acquis. Le contenu proposé une conférence de quatre heures pour raconter son parcours – lui-même sonne comme un reproche implicite : c’est le souhait d’un espace de liberté dont la discussion a fait défaut à la scène médiatique actuelle. Lemay constate lucide que « ce n’est pas dangereux d’avoir cette conversation », mais que les vigiles du discours dominant la refusent.
Au final, plus que l’affaire Lagacé-Lemay, c’est le miroir brisé de notre journalisme qui interpelle. Le pseudo-pasteur du « discours public » demande pardon à sa manière, en le refusant, tandis que l’enfant-stars donne l’exemple d’une vraie empathie en le proposant. Cette mascarade nous force à questionner le rôle de nos médias et de notre élite culturelle : jusqu’où la quête de puissance médiatique justifie-t-elle de sacrifier l’humain au nom du « bien public » ? La conclusion amère reste en suspens comme une question : si même le tortionnaire autoproclamé se proclame victime, que reste-t-il du contrat moral qui unit le journaliste au public qu’il prétend servir ?


Mais plus qu’une réthorique, c’est une violence symbolique (pour citer Bourdieu) qui se révèle par ce texte
Quel excellent texte …. Pour une des première fois la réthorique journalistique est mis au jour et finement décapée … très bon sujet et décrit avec beaucoup de lucidité … good job