Marwah Rizqy a récemment rendu public son documentaire L’écart silencieux, qui s’attaque à un sujet que le Québec préfère souvent contourner, éviter, mettre sous le tapis : le retard de diplomation des garçons par rapport aux filles. Quel tabou !
On y découvre un portrait à la fois troublant et révélateur d’un système scolaire qui, malgré ses bonnes intentions, semble avoir perdu le contact avec une partie de sa jeunesse — surtout masculine.
Le documentaire met en lumière plusieurs facteurs explicatifs. On évoque d’abord la maturité cognitive et émotionnelle, qui se développe généralement plus tard chez les garçons, rendant les premières années d’école plus difficiles pour eux. Ce décalage, souvent négligé dans la planification scolaire, crée un désavantage structurel dès le départ.
On y souligne également l’importance du rapport à la langue, de la lecture, du type de textes proposés et surtout — du modèle d’identification. Trop souvent, le garçon ne se reconnaît pas dans ce qu’on lui demande de lire, ni dans ceux qui lui enseignent.
Heureusement, les exemples positifs existent : à Rimouski, les joueurs de l’Océanic vont à la rencontre des jeunes pour leur montrer que lire n’est pas un acte réservé à l’élite intellectuelle, mais un moyen d’élargir sa vision du monde. Certains joueurs vont même jusqu’à — outrage à mon époque ! — vanter les bandes dessinées pour leur côté plus attractif. La fondation Laurent Duvernay-Tardif, pour sa part, s’efforce d’intégrer culture, sport et études dans un même élan de sens.
Ces initiatives ont un point commun : elles brisent la barrière entre le scolaire et la vie réelle. Elles montrent que l’éducation n’a pas besoin d’être confinée entre quatre murs pour être formatrice.
Pourtant, ce qui frappe à la fin du documentaire, c’est tout ce qui n’est pas dit.
On parle de la maturité, des modèles, de la lecture — mais très peu de liberté. De l’impact négatif du jeu dirigé dès la petite enfance.
Or, c’est bien là le cœur du problème : l’école québécoise a troqué la liberté contre la conformité.
Le système s’est construit autour d’un idéal d’égalité abstraite, où tout le monde devrait avancer au même rythme, apprendre de la même façon, atteindre les mêmes objectifs au même moment. Ce modèle, pensé pour corriger les inégalités, a fini par en créer de nouvelles — notamment au détriment de ceux qui n’entrent pas naturellement dans le moule.
Le garçon, souvent plus actif, plus expérimental, plus tactile dans son apprentissage, se retrouve confronté à une école de plus en plus théorique, réflexive et normative.
Le moindre écart de comportement devient un trouble à corriger, plutôt qu’une différence à comprendre.
On encadre ces comportements, on les canalise, on les médicamente parfois — mais on ne leur laisse presque jamais la liberté d’apprendre autrement. On parle beaucoup des TDA, TDAH et autres troubles d’apprentissage comme d’un problème majeur. Mais on oublie trop souvent que ces jeunes sont aussi en mesure de faire preuve d’une grande créativité pour passer par-dessus cette limitation. Bon nombre d’entrepreneurs sont, en fait, des misfits du système.
L’enseignement québécois a progressivement déserté le terrain de l’expérimentation. Les programmes sont de plus en plus uniformisés, les méthodes pédagogiques dictées d’en haut. La créativité de l’enseignant est restreinte par une avalanche d’objectifs bureaucratiques, et celle de l’élève, par une culture de la conformité.
On parle beaucoup de « réussite éducative », mais très peu de plaisir d’apprendre. Et c’est là que le fossé se creuse.
Parce que les garçons, plus que les filles, réagissent mal à l’absence de tangible. Ils ont besoin de manipuler un objet pour comprendre.
Ils décrochent plus vite d’un système où tout semble réglé d’avance, où la récompense est différée à long terme, où la compétition saine est souvent perçue comme une menace à l’égalité. Ils ont besoin de défis, de concret, d’action.
Et ce n’est pas une question de nature ou de biologie : c’est une question de tempérament, de motivation, de rapport au monde.
Dans ce contexte, des initiatives comme celles de l’Océanic ou de la fondation Duvernay-Tardif ne sont pas de simples curiosités inspirantes : elles sont des modèles à étendre.
Elles rappellent que l’éducation ne peut pas se réduire à l’instruction — mais aussi qu’elle ne passe pas uniquement par le système scolaire.
Apprendre, c’est entrer en relation avec la réalité — par l’art, le sport, la lecture, la découverte, la création.
Et ces expériences naissent rarement dans un cadre trop étroit. Elles exigent de la liberté, du risque et une dose d’imprévu.
L’école québécoise, obsédée par la gestion et la mesure, a oublié que la connaissance ne se transmet pas comme un produit : elle se construit dans la rencontre.
L’enfant apprend d’un enseignant passionné, d’un modèle inspirant, d’une expérience vécue, d’une lecture qui le touche.
Mais pour cela, il faut redonner à l’éducation ce qu’elle a perdu : le droit à l’initiative, la reconnaissance de la diversité des intelligences et la confiance dans la spontanéité humaine. Il faut libéraliser l’éducation. Amener une variété d’approches. Laisser les parents choisir celle qui convient le mieux à leur enfant. Et permettre aux chercheurs d’étudier pourquoi une méthode fonctionne mieux avec un enfant et moins bien avec un autre.
Ce n’est pas en imposant un nouveau programme de rattrapage que l’on comblera l’écart silencieux entre les garçons et les filles. C’est en rouvrant l’espace de la liberté éducative — celle des enseignants, des parents et des jeunes eux-mêmes.
L’école doit cesser de vouloir égaliser les différences et recommencer à les accueillir.
Car c’est dans la diversité des chemins que se trouve la vraie égalité des chances.
Au fond, L’écart silencieux pose une bonne question : pourquoi les garçons décrochent ?
Mais la véritable question, celle qu’on n’ose pas poser, est peut-être celle-ci :
Et si c’était l’école elle-même qui avait décroché — de sa mission d’éveiller la liberté et le désir de comprendre ?


