Aujourd’hui, ce matin, Raïs Kibonge (Sherbrooke Citoyen), Marie-Claude Bibeau (indépendante), Guillaume Brien (Vision Action Sherbrooke) et Vincent Boutin (indépendant) ont croisé le fer pendant plus d’une heure. Un débat sérieux, parfois technique, révélant surtout quatre styles de gouvernance. Voici mon analyse.
Logement : accélérer sans dérégler
La crise du logement a dominé le débat. Marie-Claude Bibeau veut que la Ville cesse d’être un obstacle et devienne un partenaire : lever les moratoires via les infrastructures, libérer des terrains, simplifier la réglementation et mesurer l’impact réel des programmes. Gestionnaire avant tout, elle prêche la clarté et la reddition de comptes. Guillaume Brien, lui, propose une ville accompagnante et innovante. Il mise sur des formules d’accession abordable et une densification intelligente. Vincent Boutin, pragmatique, avance onze mesures concrètes du programme de « bâtisseurs certifiés » à un plan quinquennal concerté. Il veut une machine municipale plus rapide, plus souple. Raïs Kibonge, enfin, rappelle que la crise est d’abord sociale : quadruplement des fonds au logement communautaire et objectif de 12 millions par an. Pour lui, bâtir, oui, mais sans livrer le centre-ville aux promoteurs.
Derrière ce consensus apparent, produire plus, plus vite, se dessinent deux philosophies : Bibeau et Boutin incarnent l’efficacité managériale ; Kibonge et Brien, la vision structurelle et inclusive.
Mobilité : entre cohérence et querelle de vitesse
Sur la mobilité, chacun a ses priorités. Brien veut des bus fréquents et connectés, des pistes cyclables sécurisées et une mobilité choisie, non subie. Boutin insiste sur les liaisons diagonales pour casser la rigidité du réseau et simplifier la vie quotidienne. Kibonge défend le modèle intégré : autobus à la demande, stationnements incitatifs, et financement interne à la STS sans explosion budgétaire. Bibeau appuie la refonte en cours, mais prône la prudence : toute extension devra prouver sa viabilité.
La controverse du 40 km/h a cristallisé les tensions. Kibonge et Boutin défendent la réduction pour des raisons de sécurité documentées. Bibeau, sceptique, questionne l’efficacité d’un investissement de 2,6 millions pour changer les panneaux et préfère des projets pilotes ciblés. Une divergence révélatrice : la précaution de principe contre la preuve par l’expérimentation.
Finances : promesse de rigueur et calculs divergents
Tous promettent la bonne gestion, mais pas la même méthode. Boutin propose de recréer une Commission des finances pour revoir les dépenses et moderniser la machine municipale. Kibonge défend la stabilité du mandat sortant : hausses modérées, budget prévisible et investissements payés comptant pour éviter l’endettement. Bibeau refuse les promesses magiques : pas de programme sans financement clair, recentrage sur les services de base. Brien promet des hausses inférieures à l’inflation et prône l’écofiscalité, des taxes vertes graduelles, tout en accusant le conseil actuel d’avoir laissé filer les dépenses.
Les chiffres s’entrechoquent, mais le fond est commun : tous savent qu’il faudra choisir entre rigueur et ambition. Les promesses de baisse d’impôt ou de gel d’embauches séduisent en surface, mais personne n’a vraiment dit où couper.
Économie : diversifier sans se perdre
Sur le développement économique, le ton s’apaise. Kibonge mise sur la recherche et le QG entrepreneurial pour relier université et entreprises. Bibeau veut évaluer les 26 millions déjà investis : arrêter les programmes improductifs et concentrer sur l’exportation et l’innovation. Brien propose un grand sommet économique, symbole d’une gouvernance participative, et veut réduire la dépendance américaine en misant sur les corridors interprovinciaux. Boutin préfère consolider : appliquer la stratégie existante, exploiter la zone quantique et moderniser le manufacturier traditionnel.
L’aéroport de Sherbrooke illustre bien leurs tempéraments. Bibeau demeure prudente : pas d’investissement sans consensus ni garantie de viabilité. Brien s’y intéresse, mais refuse le pari aveugle : Flying Whales est prometteur, pas certain. Boutin souligne que l’économie d’avenir s’intègre au tissu urbain ; Kibonge préfère une approche graduelle et partenariale. Tous partagent une conclusion sobre : pas de miracle industriel, mais des leviers à mieux coordonner.
Sécurité publique : traiter le social avant le pénal
Le débat sur la sécurité a réuni plus qu’il n’a divisé. Bibeau veut une approche intégrée : santé mentale, itinérance, crime organisé. Elle défend la collaboration CIUSSS–police–organismes et vise le statut de service de police de niveau 3. Brien insiste sur la planification et la prévention : sécurité des aînés, fraudes, incivilités. Boutin distingue deux réalités : l’itinérance chronique, qui relève du soin, et celle de transition, qu’on peut prévenir par le logement. Il plaide pour des enquêteurs spécialisés et une présence policière visible. Kibonge, de son côté, met de l’avant la spécialisation déjà amorcée : travailleurs sociaux intégrés aux patrouilles, enquêteurs en crimes sexuels et fraudes. Il s’oppose fermement à tout gel d’embauches.
Consensus rare : renforcer la prévention sans négliger la fermeté. Là encore, deux nuances : la sécurité sociale pour Kibonge et Boutin, la sécurité structurelle pour Bibeau et Brien.
Gouvernance : transparence ou coulisses ?
Dernier thème : comment gouverner sans replonger dans la guerre de tranchées. Brien promet un conseil inclusif et la participation citoyenne, sans rigidité partisane. Boutin rejette les partis municipaux, qu’il juge sources de divisions, et se présente en maire-arbitre, apte à rétablir la confiance avec l’administration. Kibonge prône la conciliation, rappelle ses trois mois comme maire suppléant, mais défend la transparence : « Le débat public, c’est la démocratie. » Bibeau veut au contraire changer la culture de travail : plus de séances plénières en privé, pour permettre aux élus de se documenter avant de débattre en public, et instaurer une meilleure préparation collective.
Deux visions s’opposent : celle du débat éclairé mais transparent, et celle du consensus préparé en coulisse. L’une mise sur la vitalité démocratique, l’autre sur l’efficacité technocratique.
Quatre styles, un même horizon
Bibeau incarne l’expérience et la méthode ; Kibonge, la continuité sociale et la transparence ; Brien, le volontarisme entrepreneurial ; Boutin, la compétence pragmatique et l’indépendance. Tous promettent de réparer la même machine, mais avec des outils différents.
Au fond, Sherbrooke n’a pas un problème d’idées, mais un besoin d’exécution. Le débat a révélé moins des oppositions idéologiques que des philosophies de travail : gouverner par le chiffre, par la concertation, ou par la conviction. Reste à voir quelle tonalité les électeurs voudront entendre à l’hôtel de ville. Car au-delà des promesses, une ville se mesure à ce qu’elle fait et à la manière dont elle débat.

