Vous connaissez la loi de Pareto ? Le fameux 80/20 : 20 % des efforts donnent 80 % des résultats. Dans la lutte contre les gaz à effet de serre (GES), ce principe nous invite à prioriser les actions à fort impact. Pourtant, à l'échelle mondiale, les gouvernements s'entêtent souvent dans des approches uniformes, comme l'imposition du "tout électrique", au détriment d'une diversité technologique adaptée aux réalités locales et globales.
Depuis des années, des mandats pour les véhicules électriques (EV) se multiplient, de l'Europe aux États-Unis en passant par la Chine, comme si l'électrification totale du parc automobile allait résoudre la crise climatique. Au Canada, Ottawa et Québec fixent des cibles ambitieuses, mais intenables dans un pays aux hivers rigoureux, aux distances immenses et au réseau électrique déjà sous tension. À l'échelle mondiale, ces politiques soulèvent des défis majeurs : coûts élevés des véhicules et des infrastructures de charge, anxiété liée à l'autonomie limitée des batteries, et un manque criant de stations de recharge accessibles.
De plus, la production de batteries implique l'extraction de minéraux rares comme le lithium et le cobalt, souvent dans des conditions environnementales et sociales désastreuses, ce qui déplace simplement les problèmes plutôt que de les résoudre.
Perdre de vue l'objectif global
Ces politiques souffrent d'une vision trop locale, comme si les GES respectaient les frontières. Les molécules de CO₂ n'ont que faire de nos passeports. Or, imposer une technologie unique – le "tout électrique" – ignore les contextes variés : dans les régions où l'électricité provient encore majoritairement du charbon (comme en Inde ou en Chine), électrifier massivement revient à exporter les émissions plutôt qu'à les réduire.
Par exemple, une voiture à essence moderne dans un pays où la production d'électricité est au charbon semble être l'option la plus environnementale, bien que ce soit contre intuitif.
Cette approche comptable (et politique), focalisée sur des symboles verts pour paraître plus écologiques que les voisins, sans perspective planétaire manque de perspective.
Le recul des gouvernements sur les EV
Le réel finit par rattraper le spectacle. Récemment, plusieurs pays ont assoupli leurs mandats EV face à des réalités économiques et techniques. Par exemple, au Canada, sous le gouvernement de Mark Carney, la norme imposant 20 % de véhicules zéro émission en 2026 a été suspendue, officiellement pour offrir de la flexibilité à l'industrie face aux tarifs américains sur l'acier et l'aluminium. En coulisses, c'est l'aveu que la stratégie du tout-électrique patine : infrastructures insuffisantes, dépendance aux chaînes d'approvisionnement mondiales fragiles, et une croissance inégale du marché EV, qui stagne même aux États-Unis malgré une expansion globale. Un examen de 60 jours a été lancé, accompagné d'un soutien de 370 millions pour les producteurs locaux de biocarburants – signe qu'on ouvre enfin la porte à d'autres voies.
Le vrai levier : éliminer le charbon progressivement
Pendant qu'on s'obstine sur l'électrification forcée, on perd de vue l'essentiel. Un pas majeur – bien plus impactant que certains choix discutables – serait d'accélérer l'élimination du charbon à l'échelle mondiale, en le remplaçant par du gaz naturel liquéfié (LNG) comme transition. Le charbon reste le combustible fossile le plus polluant : il émet environ 50 à 60 % de CO₂ en plus par unité d'énergie que le gaz naturel lors de la combustion. Bien que le cycle de vie du LNG puisse être plus élevé en cas de fuites de méthane (jusqu'à 33 % pire que le charbon sur 20 ans dans certains scénarios), une conversion bien gérée réduirait drastiquement les émissions, en évitant les particules fines et la destruction de paysages. Le charbon domine encore en Asie et a même rebondi en Europe ces dernières années.
Prenez l'exemple de l'Allemagne : sa sortie du nucléaire en 2023, au profit d'un virage vers l'éolien et le solaire, a paradoxalement augmenté le recours au charbon et au lignite, augmentant les émissions à court terme. Maintenir les centrales nucléaires aurait pu éviter 3,3 millions de tonnes de GES supplémentaires. C'est un recul flagrant : fermer du nucléaire propre pour rouvrir du charbon sale, alors que remplacer ce dernier par du LNG offrirait un gain net rapide et mesurable, même si ce n'est pas la solution ultime.
L'illusion du tout-électrique mondial
On vend au public l'idée qu'une Tesla ou une BYD dans chaque garage sauvera la planète. Mais on oublie que l'électricité n'est qu'un vecteur : si elle vient d'une centrale au charbon – encore courante dans 40 % de la production mondiale – l'électrification ne fait que déplacer les émissions. Ajoutez à cela les défis globaux : refonte massive des réseaux électriques, pénuries de minéraux, et une adoption inégale due aux coûts et à l'infrastructure limitée. Imposer cette technologie unique par décret ignore ces réalités et freine l'innovation.
Diversité plutôt que diktat
La vraie voie est la pluralité : encourager biocarburants, e-fuels, hydrogène, nucléaire (y compris modulaire), et LNG comme pont, en laissant le marché, les citoyens et les contextes locaux décider. Ce n'est pas à l'État de dicter une technologie au détriment des autres, mais de favoriser la concurrence pour maximiser l'efficacité. Appliquer Pareto signifie concentrer les efforts sur des leviers comme la sortie du charbon – un pas bien plus grand que des transitions mal calibrées comme en Allemagne – tout en laissant l'innovation ouvrir le reste.
En conclusion
Ce qui compte, c'est l'efficacité réelle, pas les annonces symboliques. Le recul sur les mandats EV en est un signe encourageant. Allons plus loin : cessons d'imposer le tout-électrique mondial et attaquons le charbon avec des alternatives pragmatiques comme le LNG. Ce n'est pas 80 % des résultats, mais un progrès substantiel qui pave la voie aux renouvelables matures. Le reste – batteries, hydrogène, nucléaire – viendra avec le temps, sans charrue avant les bœufs.


